Lettre ouverte à Valérie Toranian, Marie Dosé et tous ceux qui confondent dénonciation d’un agresseur et délation

Depuis quelques jours, elles¹ sont des milliers à se dire qu’enfin, le moment est venu de parler des violences qu’elles subissent. Qu’enfin, elles peuvent pointer du doigt ces hommes qui les ont humiliées, harcelées, agressées et violées en toute impunité.

Et voilà qu’on les insulte, qu’on remet leur parole en doute, qu’on les blâme, qu’on leur explique ce qu’elles devraient faire. Les trolls et les philosophes du dimanche sont de sortie. On s’y attendait.

Et voilà que vous, qui maniez si bien la plume et la parole, qui pour certains prétendent reconnaitre l’ampleur du problème et de la souffrance de ces femmes, voilà que vous leur dites que leur méthode n’est pas la bonne. Qu’elle est mauvaise. Honteuse. Dégradante, même. On s’y attendait pour quelques-uns d’entre vous, un peu moins pour d’autres.

Dans un subtil glissement sémantique, vous êtes plusieurs à expliquer à ces femmes, à nous expliquer, rassurant dans le même temps les pauvres hommes inquiets d’être à leur tour appelés à rejoindre la porcherie : ce que font ces femmes, ce n’est pas dénoncer, non. Pour Valérie Toranian dans la revue des deux mondes, pour Marie Dosé dans Libération, pour Gilles William Goldnadel dans le Figaro et pour tant d’autres, c’est de la délation.

Un mot chargé de sens, qui emporte toujours avec lui un pan peu reluisant de notre histoire – mais vous allez prétendre que telle n’était pas votre intention, sans doute.

Un mot que le Larousse en ligne définit ainsi « dénonciation intéressée, méprisable, inspirée par la vengeance, la jalousie ou la cupidité ». Pour Wikipédia, « la délation désigne une dénonciation jugée méprisable et honteuse.² Elle consiste à fournir des informations concernant un individu, en général à l’insu de ce dernier, souvent inspiré par un motif contraire à la morale ou à l’éthique ».

Comment osez-vous qualifier la dénonciation d’un agresseur d’acte méprisable ? Honteux ? Comment osez-vous insinuer que ces femmes sont mues par un motif contraire à l’éthique ? Qu’elles sont intéressées ?

Au vu de ces définitions, vous êtes bien plus proches des délateurs que ces femmes ne le seront jamais : dénoncer un mouvement qui vise à révéler l’ampleur des agressions sexuelles et du harcèlement commis par les hommes, ça, c’est méprisable. Quant à vos motifs, on n’ose les imaginer : faire taire ces milliers de personnes, que la loi du silence règne à nouveau ? Si vous êtes un homme, vous protéger, parce que vous savez que vous faites partie des porcs ? Vous pensez qu’elles exagèrent, que ce n’est pas si grave, que ce serait quand même dommage de vivre dans un monde dans lequel un patron ne peut plus se permettre une petite tape amicale sur les fesses d’une secrétaire de temps à autre ?

Et voilà que dans des laïus inspirés, vous décrivez la terrible violence du hashtag #balancetonporc et soulignez la bassesse de celles qui cherchent à se venger. Tout en réitérant votre soutien aux victimes aux détours d’une phrase, bien sûr. Comme si vous ne veniez pas de les couvrir de boue.

Et la violence de vos propos, on en parle ? Comme faudrait-il les qualifier lorsque vous insinuez – ou clamez ouvertement – que les femmes qui dénoncent leurs agresseurs se rendent aussi coupables qu’eux ? « Moi aussi, j’ai eu mon ‘porc’, mais non, je ne le ‘balancerai’ pas, avec ou sans ‘hashtag’, parce que je ne veux pas lui ressembler » nous dit Marie Dosé. A contrario, les femmes qui dénoncent leur agresseur sur les réseaux sociaux se mettent à lui ressembler ?! Valérie Toranian, quant à elle, n’hésite pas à leur renvoyer l’insulte dans une formule hautement recherchée : « balancer son porc c’est se mettre en position de truie ».

Comment osez-vous prétendre que dénoncer un agresseur sur les réseaux sociaux est un acte aussi abject qu’agresser sexuellement une femme ?

Vous vous permettez d’écrire cela parce que vous, vous savez ce que ces femmes auraient dû faire pour être légitimes. Vous savez qu’il y avait une manière honorable et efficace de régler le problème. Vous savez qu’il existe en France une justice impartiale, facile d’accès, à l’écoute des femmes.

Pourtant, elles ont circulé ces derniers jours, les statistiques sur les violeurs qui ne sont presque jamais condamnés (1 à 2%). Ils ont été relayés, les témoignages de victimes d’agressions sexuelles pour lesquelles porter plainte a été une expérience retraumatisante. A croire que vous ne voulez pas voir. Mais, admettons : vous n’avez rien vu, et vous ne vous êtes pas posé la question avant d’écrire vos inepties. Pensez-vous – sincèrement – qu’une femme se rendant au commissariat parce que son voisin a décidé de lui toucher les seins dans l’ascenseur, sans témoin ni caméra, a la moindre chance d’obtenir réparation ?

Marie Dosé reconnait les défaillances de notre système judiciaire dans ce genre d’affaires. Mais, attention ! ce n’est toujours pas une raison pour se tourner vers les réseaux sociaux. Parce que, tenez-vous bien, cela nous conduit vers « une forme de despotisme ». Rien de moins.

Permettez qu’on se demande, qu’on vous demande puisque vous semblez être les dépositaires d’un savoir que nous n’avons pas : que faire alors ? Quelle solution proposez-vous, lorsque porter plainte n’est pas possible ou inutile, et qu’utiliser les réseaux sociaux est « indigne » ? Dans vos papiers, chroniques et autres, vous faites mine d’ignorer cette question. Sans doute que la réponse ne vous importe guère. Sans doute faudrait-il simplement se taire et accepter qu’un agresseur s’en sorte sans le moindre début de conséquence. Au nom de votre idéal démocratique.

Mais vous tous qui connaissez si bien notre belle justice, vous devez savoir qu’une personne accusée publiquement et sans preuve peut obtenir réparation ? Tout comme une personne insultée publiquement, d’ailleurs. C’est notamment pour ça que ces femmes sont si nombreuses à ne pas donner de nom.

Et c’est bien pour ça qu’il est si hypocrite de votre part de vous focaliser sur les rares cas dans lesquels des noms ont été cités. De prétendre que c’est là l’essence du mouvement. Pourquoi faire sembler d’ignorer que ce qui est vraiment en jeu, c’est la prise de conscience sans précédent qu’il a déclenché ; au niveau sociétal et même au niveau individuel, puisque certains hommes commencent enfin à remettre en cause leur comportement ?

Pourquoi faire semblant d’ignorer que des hommes qui ont sévi impunément pendant des années tremblent aujourd’hui, à juste titre ? Pourquoi faire sembler d’ignorer que le photographe Terry Richardson est désormais banni de Vogue, que l’ancien président américain George Bush senior s’est excusé publiquement d’avoir agressé  une actrice, que le producteur Gilbert Rozon a vu son émission déprogrammée par M6 ; que tout cela aurait été inimaginable il y a quelques semaines ?

Pourquoi faire semblant d’ignorer que la peur d’une dénonciation sur twitter pourra en faire hésiter certains la prochaine fois qu’ils seront tentés de toucher une femme qui ne leur a rien demandé ?

Pourquoi faire semblant d’ignorer que, parmi les femmes qui ont parlé, nombreuses sont celles qui ne l’auraient jamais fait sans ce mouvement ? Que depuis le début de celui-ci, les standards d’appel des associations de lutte contre les violences faites aux femmes – par exemple Viol Femmes Info et l’AVFT –  explosent ?

Pourquoi faire sembler d’ignorer que jamais, au grand jamais, porter plainte n’aurait pu produire de tels résultats, de telles possibilités de changement ?

Avec fierté, certains d’entre vous appellent ça être « dissidents » ; d’autres se targueront sans doute d’être « politiquement incorrect ».

Sans titre (7)

Mais vous vous êtes exprimés dans les colonnes des plus grands journaux. Nous, on appellera plutôt ça rouler les victimes de violences sexuelles dans la boue, l’air de rien, puis se plaindre d’être « muselés », l’air hypocrite.

 

 

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« 4 seuls articles dissidents sur le sujet », vous dites ? « Quintessence de la malhonnêteté intellectuelle » ?

Vous vous prétendez victimes d’un système d’oppression de la pensée et du débat quand vous n’avez même pas la décence de lire les statistiques judiciaires sur le viol avant d’enjoindre les victimes (les vraies) à porter plainte. Vous vous érigez en nobles justiciers, chantres de la présomption d’innocence, quand vous n’avez pas de véritable alternative autre que le silence à proposer à des milliers de victimes.

Car ce sont bien elles qui sont silenciées. Celles qui n’osaient pas parler jusqu’à ces jours-ci. Celles qui n’osent toujours pas, ou n’en ont pas l’envie, notamment parce qu’elles savent qu’il y a aura des gens comme vous. Notamment parce qu’elles savent que cette société trouvera toujours une raison – ou plusieurs – de blâmer les victimes, quoi qu’elles fassent.

 

[1] Car il s’agit bien de femmes en majorité, même si nous n’ignorons ni ne nions que d’autres personnes subissent aussi des violences sexuelles.

[2] Vocabulaire juridique, Gérard Cornu, Puf, entrée « délation », tlfi, encyclopédie Larousse du xxe siècle.

 

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