« Pourquoi t’es féministe ? L’égalité homme femme, chez nous, elle est acquise ! »

Parfois, la question est sincèrement surprise – coucou, mamie ! Souvent, elle est narquoise – de la part de celles et ceux qui « savent » que je suis dans l’erreur, et vont se faire un plaisir de me l’expliquer. Elle est volontiers agressive, surtout lorsqu’elle est posée en ligne, via un compte anonyme – insultes et menaces de viol en option. Certains semblent persuadés qu’est à l’œuvre un dangereux ou risible complot féministe (parfois aussi islamo-bobo-gaucho-bien-pensant) dont l’objectif est d’instaurer la domination des femmes sur les hommes. Après tout, l’égalité, on l’a obtenue il y a longtemps. Même qu’elle est inscrite dans la Constitution et dans les lois.

Mais l’égalité de droits (elle-même discutable) n’est pas l’égalité réelle. Par exemple, notre Constitution garantit « l’égal accès de l’enfant et de l’adulte (…) à la culture ». Malgré cette affirmation, il est évident qu’un habitant d’un village ardéchois n’a pas exactement le même accès à la culture qu’une parisienne. Le fait qu’iels aient le même droit d’y accéder n’améliore guère la situation du premier. Si les femmes ont techniquement les mêmes droits que les hommes, elles sont nettement défavorisées quand il s’agit d’en tirer parti. L’égalité de droits a permis des progrès certains, mais est insuffisante : les femmes sont toujours généralement désavantagées par rapport aux hommes à tous les niveaux – société, famille, relations individuelles. « Généralement », c’est-à-dire que les exceptions existent, bien sûr.

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© Emanu!

Partie I – Les femmes font toujours face à de nombreuses inégalités

Voici donc quelques preuves – introduites sous la forme de réponse aux arguments et réactions que l’on m’oppose le plus souvent – que l’égalité femmes hommes est loin d’être acquise, même chez nous. J’insiste sur le « chez nous », car l’on essaie parfois de me convaincre qu’être féministe en France n’a pas de sens parce que ce serait « pire ailleurs ».

« C’est pire ailleurs »

Ou l’idée, souvent raciste, que la situation des femmes est épouvantable dans certains pays, et donc qu’on ne devrait pas se plaindre de la nôtre en France (ou plus largement, dans le monde occidental). Apparemment, si j’étais une vraie féministe, je me battrais pour ces femmes-là au lieu d’écrire un article sur internet. Simplement, sans discuter le fond : 1) ces femmes n’ont pas besoin de moi pour se défendre 2) en quoi le fait que des femmes subissent beaucoup ailleurs m’interdirait de vouloir arrêter de subir, même moins, ici ? Est-ce que si votre voisin a un cancer, cela vous retire le droit de faire soigner votre grippe ? 3) en quoi l’un empêche-t-il l’autre ?

féministes du monde arabe changent le monde

Et oui, elles existent et elles changent le monde.

Cet « argument » ne mérite guère qu’on s’y attarde. Le vrai problème – ou plutôt l’absence de problème, me direz-vous – c’est qu’à votre avis, la situation des femmes en France n’est pas moins enviable que celle des hommes. Voyons ce qu’en pensent les statistiques.

LES INÉGALITÉS FEMMES HOMMES EN QUELQUES CHIFFRES

Si l’on tente de l’oublier dans nos belles sociétés autoproclamées civilisées, la domination des hommes sur les femmes s’exerce encore souvent par la violence, notamment physique et sexuelle. Ainsi, en 2012, 146 personnes ont été tuées par leur conjoint-e ou ex-conjoint-e : 121 femmes pour 25 hommes. En moyenne, une femme décède tous les 2,5 jours sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint ; un homme tous les 14 jours. Il est important de le préciser, les femmes en situation de handicap « subissent beaucoup plus de violence que les femmes valides ». Les auteurs de ces violences, contre les femmes et contre les hommes, sont principalement des hommes : en 2009, 15 349 hommes et 452 femmes ont été condamnés pour crimes et délits sur conjoint ou concubin. En 2010, 16% des femmes et 5% des hommes déclaraient avoir subi des viols ou des tentatives de viols au cours de leur vie. Pour les deux genres, les auteurs des viols sont majoritairement des hommes : en 2011, 13 361 hommes ont été mis en cause pour violences sexuelles dont 6 465 pour viols contre 274 femmes dont 112 pour viols. Quelques rappels au passage : contrairement au mythe du viol dans une ruelle étroite, 83% des femmes violées connaissent leur agresseur. Seulement 11% des victimes portent plainte et 13% déposent une main courante. Source : HCEfh.

numéro 1

Les femmes ne sont souvent pas plus en sécurité dans la rue que chez elles : en 2015, 76% des françaises déclaraient avoir déjà été suivies par un ou plusieurs homme(s) ; 23% ont subi cela au moins 5 fois dans leur vie. Ce n’est guère étonnant que certaines femmes en arrivent à avoir peur de sortir dans la rue. L’espace public est donc avant tout l’espace des hommes. La domination masculine s’exerce notamment par la violence ; je l’ai déjà dit ?

Continuons. Le harcèlement en ligne est plus virulent à l’encontre des femmes. Il suffit de faire un tour sur les réseaux sociaux pour s’en convaincre, mais pour ceux et celles qui ont des œillères, le journal britannique le Guardian a fait analyser les commentaires publiés sur son site internet depuis 2006. Sur les 10 journalistes les plus attaqué-e-s par les internautes, 8 sont des femmes. Les deux hommes sont noirsSource en français ici. Il y a peu de femmes dans les médias (j’y reviendrai), et le harcèlement auquel elles font face n’est pas étranger à cela : par exemple, les harceleurs sont parvenus à faire démissionner cette chroniqueuse. Je ne soulignerai pas à nouveau le lien entre domination masculine et violence – tout type de violence – mais l’intention y est.

La violence envers les femmes s’exerce également dans le monde du travail : 80% des femmes salariées considèrent qu’elles sont régulièrement confrontées à des attitudes ou comportements sexistes, contre 56% des hommes. 1 femme sur 5 a été victime d’harcèlement sexuel au cours de sa vie professionnelleSource et statistiques complémentaires ici

L’on ne s’étonnera pas que les femmes gagnent en moyenne 18,6% de moins que les hommes. Quelques explications, puisque le chiffre est souvent contesté. Il est vrai que l’écart s’explique en partie par des données autres que le « sexisme pur » des employeur-se-s :  par exemple, les femmes actives sont en moyenne plus jeunes que les hommes actifs (notamment car dans les générations « anciennes », le travail des femmes étaient moins répandu que dans les générations « nouvelles ») et les femmes travaillent plus souvent à temps partiels que les hommes, donc touchent moins – mais elles travaillent plus souvent à temps partiel pour une raison (cf paragraphe suivant). Une fois prises en compte ces différences de situation, environ 10,5% d’écart de salaire demeure inexpliqué. Cela est très bien expliqué ici. 

« Oui d’accord mais enfin on retient le chiffre le plus important plutôt que celui lissé des différences, c’est bien la preuve du méga-complot des féministes qui veulent soumettre tous les hommes en les faisant travailler dans une usine de croissants pour l’éternité et qui… » NON. En fait, si seulement 10,5% d’écart s’explique sans doute par de la discrimination « pure » de la part des employeur-se-s, le reste découle également du sexisme de notre société : les femmes sont confrontées au plafond de verre et ont plus de chances de se trouver dans des situations qui font qu’elles gagnent moins. Par exemple, si les femmes travaillent plus souvent à temps partiel, disais-je, c’est pour une raison : elles s’occupent plus des enfants et assurent la majeure partie des tâches ménagères. En 2010, elles assuraient 71% des tâches parentales et 65% des tâches ménagères selon l’InseeLe nombre d’enfants fait drastiquement augmenter le temps partiel chez les femmes, et presque pas chez les hommes : dans les familles hétérosexuelles, 28% des femmes et 5,9% des hommes ont un travail à temps partiel lorsque le couple a un enfant ; ces chiffres passent respectivement à 42,8% des femmes et 6,7% des hommes lorsqu’il en a trois ou plus. Source.

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© Ministère des familles, de l’enfant et des droits des femmes, Chiffres-clés édition 2016

 « J’y crois pas ! »                               

Avec de telles preuves, il fut un temps où j’imaginais facile d’exposer les inégalités femmes hommes. Ces statistiques sont obtenues par le biais d’études menées par des organismes renommés, selon des méthodes scientifiques. Naïve, je pensais que le seul moyen de les écarter du débat serait de trouver et prouver les failles dans les méthodes adoptées ; ou, au moins, de leur opposer d’autres statistiques, aussi solides. Que nenni !

Personne ne m’a jamais expliqué les failles méthodologiques des études de l’Insee. Lorsque, cher anti-féministe, vous daignez me faire l’aumône de quelques contre-statistiques, elles sont d’une origine au mieux douteuse, souvent intraçable, et les articles qui les relaient ne s’embarrassent pas d’en expliquer la méthodologie. De toute façon, la plupart du temps vous vous contentez de balayer tout cela d’un revers de la main, ou plutôt d’un « j’y crois pas », d’un « c’est faux », comme cette journaliste sur I-télé.

Et votre opinion, votre intime conviction, votre intuition, vous parait plus fiable que les résultats d’études scientifiques. Elle vous paraît également plus fiable que les milliers de témoignages, par exemple publiés en ligne (merci Paye ta Shneck et consœurs), qui corroborent ces pourcentages. C’est agaçant, mais en fait une réaction banale : plusieurs études montrent que nous avons tendance à conserver nos opinions même lorsque nous sommes confronté-e-s à des faits qui la contredisent. Autrement dit : prouver que quelqu’un a tort ne suffit pas à le/la faire changer d’avis. C’est un mécanisme de défense : l’on préfère ignorer ou disqualifier certaines informations que de remettre en cause notre vision du monde. En réaction à la « menace », notre opinion peut même se trouver renforcée. Pour en savoir plus : ici ; ; et un article en anglais, plus détaillé.

J’espère qu’avec la prise de conscience de ce mécanisme à l’œuvre dans notre cerveau, les chances de changer d’avis augmentent. C’est également ce mécanisme qui nous conduit à privilégier les faits qui nous confortent dans nos opinions plutôt que ceux qui les remettent en cause – peu importe que selon des critères rationnels, les premiers soient moins fiables ou significatifs que les seconds. Ainsi, nombreux-ses sont celles et ceux qui opposent aux statistiques leur expérience personnelle, qui leur paraît plus révélatrice des dynamiques à l’œuvre dans notre société que les résultats d’études portant sur des centaines ou des milliers de personnes.

 « Moi, j’ai jamais vu ça ! »                              

avec le soutien de…

« J’ai demandé à ma pote/copine/voisine/poissonnière, elle est d’accord avec moi ! »

Le « je n’y crois pas » ! est souvent plus subtil et prend la forme du contre-exemple : dans votre boîte, il n’y a aucune femme moins bien payée qu’un homme à postes équivalents. Dans votre branche, vous n’avez jamais entendu une femme s’en plaindre ; vous avez posé la question à au moins trois d’entre elles, et aucune ne se considère moins bien payée que ses homologues masculins. Et d’ailleurs, votre copine machine, elle n’a jamais subi le harcèlement de rue. C’est un autre mot pour la drague, en fait (oui parce que le but des féministes c’est que les hommes puissent plus draguer les femmes, comme ça elles deviennent toutes lesbiennes, et hop ! on n’a plus besoin des hommes, on peut s’en débarrasser. CQFD).

Ces expériences et ressentis individuels sont valides, bien sûr, pour ce qu’ils sont : des expériences et ressentis individuels qui peuvent ne pas refléter la situation générale ; et qui, en l’occurrence, ne la reflètent pas. Oui, il s’agit bien ici d’une question quantitative : trois, quatre ou même vingt exemples individuels allant dans un sens ne font pas une tendance sociétale. Des milliers, si. Vous trouverez des exceptions à toute tendance. D’après les statistiques, les divorces ont considérablement augmenté depuis une vingtaine d’années ; mais vos cousins sont ensemble depuis au moins 20 ans, et vos voisins fêtent leurs noces de diamant cet été. En concluez-vous pour autant que les chiffres sont erronés, et que la durée moyenne du mariage est en réalité inchangée ?

Quand bien même vous continuerez de considérer ces chiffres faux et exagérés – on l’a vu, les raisonnements rationnels n’aident guère contre les convictions personnelles – il y a, je n’ai pas envie de dire « heureusement », certaines démonstrations d’inégalités que l’on ne peut refuser de voir.

 LES DECIDEURS ET INFLUENCEURS SONT PRESQUE TOUS DES HOMMES          

Toutes les décisions importantes qui peuvent impacter la vie en société sont prises par ou sous l’influence de groupes composés d’une immense majorité d’hommes. Je vais encore citer des chiffres, certes, mais ceux-ci sont (en majorité) aisément vérifiables par tout un chacun.

Economie

Le baromètre 2016 de Michel Ferrary, Responsable de l’Observatoire de la féminisation des entreprises, indique que les femmes représentent 36 % des effectifs des grands groupes, 30 % des cadres et seulement 11 % des dirigeants (sachant que les femmes représentent 47,82% de la population « active », c’est-à-dire qui occupe un emploi ou en recherche un).

Seules trois entreprises du CAC 40 ont une femme pour présidente ou directrice générale. Aucune n’a de femme PDG (présidente directrice générale).

Allons faire un tour sur le site des cinq premières entreprises du CAC 40 : Total, Sanofi, L’Oréal, LVMH et BNP Paribas (le 17.02.17). La parité est parfois respectée au sein des conseils d’administration – rappelons que la loi prévoit l’obligation pour les entreprises de compter au moins 40% « d’administrateurs de chaque sexe » (sic), ce qui signifie au moins 40% d’hommes et au moins 40% de femmes. A noter qu’au 16 mai 2016, d’après le Figaro lui-même, seules six entreprises du CAC 40 respectaient la parité, et vingt-et-une le taux de 40% (devenu obligatoire au 1er janvier 2017, en application de la loi dite Copé-Zimmermann de 2011).

Soit dit en passant, un coup d’œil sur les photos des membres de ces conseils d’administration suffit pour constater que l’immense majorité d’entre eux sont blancs et blanches.

Il n’y a que des hommes au sommet de la hiérarchie de ces entreprises (le genre est présumé en fonction des prénoms des personnes, dans une vision binaire) : tous les présidents du conseil d’administration et tous les directeurs généraux sont des hommes. Le directeur général préside le comité exécutif, souvent moins connu que le conseil d’administration. Pourtant, il joue également un rôle majeur dans la gouvernance des entreprises : c’est « l’instance de direction du groupe » d’après Total, il est « composé des Directions générales opérationnelles et fonctionnelles du Groupe » chez LVMH. Aucune loi sur la parité n’impose de quotas pour sa composition. Parmi les membres du comité exécutif de Total, l’on compte six hommes et une femme ; au comité exécutif de Sanofi, une femme pour onze hommes ; cinq femmes sur quinze à l’Oréal, pas mal ! Par contre, à LVMH, une femme sur onze membres, ce qui est toujours mieux que BNP Paribas : une femme pour dix-sept hommes !

Médias

Les directeurs de publication du Monde, de Libération et du Figaro sont tous des hommes. Les actionnaires principaux de ces trois journaux et les présidents des groupes auxquels ils appartiennent sont également des hommes. Selon un rapport de 2011, tous médias confondus, les hommes représentent 80% des experts invités à s’exprimer. A la radio, le temps de parole des experts hommes est en moyenne de 20mn, contre 1mn35 pour les expertes femmes.

Enseignement supérieur (Chiffres 2011)

l’université, les femmes sont majoritaires parmi les étudiants dans les premières années. Leur part diminue dès le doctorat – 48%. L’écart augmente avec le niveau hiérarchique : elles ne sont plus que 42,4% des maîtres-ses de conférences, 22,5% des professeur-e-s d’université et 14,8% des président-e-s d’université.

Culture

Selon les données 2013 de l’Observatoire de l’égalité femmes hommes, les femmes représentent moins d’un quart des réalisateurs-trices, des directeurs-trices de théâtre et des chorégraphes employé-e-s par les institutions financées par l’Etat, moins de 5% des chef-fe-s d’orchestre dans les opéras et moins de 8% dans les orchestres permanents. Stéphane Fiévet, directeur du Centre national du théâtre, souligne dans une enquête de Marcolin et Pelissier que les rôles offerts aux comédiennes sont bien moins nombreux que ceux proposés aux comédiens. Source : rapport de l’Unesco sur l’égalité des genres, le patrimoine et la créativité, 2014, p.78.

Politique

Inutile sans doute de le préciser, notre président et notre premier ministre sont des hommes. Jamais une femme n’a été présidente de la République ; une seule a été Première Ministre, pour moins d’un an (Edith Cresson, du 15 mai 1991 au 2 avril 1992).

 

Les présidents de l’Assemblée Nationale et du Sénat sont des hommes. De 2012 à 2017, l’Assemblée nationale comptait 149 femmes pour 423 hommes. Aujourd’hui, il y a 226 députées pour 351 députés hommes, soit 39% de femmes ; le Sénat compte 110 sénatrices sur un total de 346 sénateurs-trices, soit 31,8% de femmes. 

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© Centre National d’Information sur les droits des Femmes et des Familles – CNIDFF

 

Mais arrêtons-nous là. Si je ne vous ai pas convaincu à ce stade, je pense que rallonger cette liste de quelques dizaines de pages n’y suffira pas. Tous ces chiffres le montrent : la situation des femmes en France est déplorable. C’est une réalité difficilement niable. D’ailleurs, peut-être en avez-vous conscience. Mon interlocuteur ou interlocutrice ne la conteste pas toujours. Il arrive que nous soyons – ou tombons – d’accord sur ce point. Oui, les femmes subissent des préjudices importants. Oui, cela suppose une certaine domination exercée par les hommes là où ces préjudices existent. « Mais ! – ajoutez-vous alors, parfois avec une lueur triomphale dans le regard, comme si c’était l’idée du siècle –  Mais la société n’est pas pour autant globalement inégalitaire envers les femmes. Les hommes aussi subissent des préjudices, mais différents. Les femmes les dominent, dans d’autres domaines. En somme, chacun de ces genres s’accompagne de son lot d’avantages et de désavantages. Tout simplement. Donc on n’a pas besoin du féminisme, sauf à vouloir la domination des femmes. CQFD. »


Partie II – Les inégalités auxquelles les femmes font face ne sont pas compensées par des « avantages dans d’autres domaines »

Je suis toujours quelque peu estomaquée par cette « argument ». Quels que soient les préjudices et domaines que vous avez en tête, en toute sincérité, comment pourraient-ils compenser tous ceux évoqués dans ce billet (non exhaustif) ? Pensez-vous qu’ils puissent conférer le même pouvoir dans la société que les domaines dominés par les hommes – la politique, l’économie, les médias et la culture, notamment ? La même liberté de choix ? Qu’ils offrent la même reconnaissance sociale ? Qu’ils permettent le même épanouissement personnel ? Pas de surprise : c’est loin d’être le cas.

Sans prétention à l’exclusivité (qui me semble relever d’une mission impossible) je vais essayer de passer en revue les domaines que l’on me cite le plus souvent.

LE TRAVAIL

L’on pourrait considérer que s’occuper des enfants et travailler moins sont des avantages que les femmes ont sur les hommes – beaucoup de personnes, me semble-t-il, apprécient de passer du temps avec leurs gosses. Mais s’occuper de ses enfants, ce n’est pas passer la journée à s’amuser avec elles/eux ou leur lire des histoires. C’est surtout accomplir un certain nombre de tâches, certes réalisées pour ces chers trésors mais qui n’en sont pas moins des corvées, auxquelles s’ajoutent le ménage, la cuisine, les courses… Un travail, en réalité, mais qui n’est pas considéré comme tel et ne s’accompagne guère de reconnaissance sociale : notre société valorise bien plus les individus qui réussissent professionnellement que ceux et surtout celles qui « font le choix » de rester à la maison (à temps plein ou partiel), parfois considéré comme l’option de facilité. Au passage, une BD à lire « pour tous ceux qui croient qu’un congé maternité ressemble à des vacances ».

Pour le dire simplement : les femmes travaillent plus à la maison, et les hommes plus dans le monde professionnel. Il me semble apercevoir des yeux s’écarquiller devant leur écran : où est l’inégalité alors !? D’abord, dans les couples hétérosexuels dont les deux membres travaillent à temps plein, surprise ! les femmes effectuent toujours la majeure partie des tâches domestiques et parentales. Source : Insee.

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© Chaunu

Ensuite, les hommes disposent logiquement de plus de temps libre que les femmes : ils consacrent en moyenne 3h20 par jours à leurs loisirs, contre 2h45 pour les femmes. Source : Observatoire des inégalités. Enfin, réfléchissons aux avantages du travail à l’extérieur de la sphère domestique : plus d’argent, de relations, d’accès aux positions hiérarchiquement élevés dans les entreprises comme en politique et donc, entre autres, moins de difficultés à rebondir en cas de séparation et plus de pouvoir de décision à l’échelle de la société. Pour faire court, n’est-ce-pas.

On me glisse dans l’oreillette que les hommes sont plus souvent victimes d’accident du travail que les femmes. C’est vrai, mais celles-ci sont plus touchées par les maladies professionnelles. Les hommes travaillent dans des conditions plus pénibles (selon les critères de « pénibilité du travail »), les femmes dans des conditions plus précaires. Sources : cet article et l’Insee.

Bref, il me semble qu’il faut être de mauvaise foi pour nier qu’à l’échelle de la société, le fait que les femmes « restent à la maison » plus que les hommes est un désavantages pour celles-ci. En outre, on ne peut trop le rappeler : la sphère privée est parfois un lieu dangereux pour les femmes (beaucoup plus souvent que pour les hommes).

Il me semble important de préciser que le but de mon féminisme n’est pas d’interdire aux femmes de rester à la maison et de forcer les hommes à mettre leur carrière de côté, mais de déconstruire les attentes sociales liées au genre pour que femmes et hommes puissent choisir aussi librement que possible.

LA SÉDUCTION

Beaucoup d’entre vous me soutiennent que les femmes dominent les hommes s’agissant de la séduction : c’est toujours à eux de faire le premier pas, et en plus, ils payent.  Et ils tiennent la porte, aussi. Scoop : les féministes sont dans leur grande majorité hostiles à la galanterie. Je n’ai pas besoin d’être entretenue, ni que quelqu’un actionne une poignée pour moi. Ce qui signifie que vous n’avez pas besoin de dépenser double au restaurant, ni de manquer de vous casser une jambe en courant pour empêcher une main trop délicate de se poser sur une poignée. Ni de laisser votre place dans un métro bondé (sauf si c’est justifié pour d’autres raisons, bien sûr). Et oui, soit-dit en passant, le féminisme, en déconstruisant et rejetant toutes les contraintes imposées et intériorisées de par notre genre, bénéficie à toutes et à tous !

Vous ne voyez pas le problème (à part pour votre portefeuille, si vous êtes un homme) ? Les problèmes, plutôt, d’être perçue (que cela soit ou non conscient) comme une petite chose fragile dont il faut prendre soin. Comme incapable de s’assumer financièrement – rappelez-vous l’adage : « si c’est gratuit, le produit, c’est toi ». Payer, ça donne des droits, non ? Perçue comme ne pas être censée aborder un homme qui nous intéresse, sous peine d’être catégorisée « salope » ou de faire peur car trop sûre de soi. Pour en savoir plus sur la galanterie comme forme de sexisme : cet article, qui lui-même mentionne une étude montrant « que des femmes soumises à un comportement sexiste bienveillant [galanterie] voient leurs performances à un test baisser drastiquement car, occupées qu’elles sont à déterminer si ce comportement est hostile ou non, elles ne s’occupent plus du test mis en place » (citation issue de l’article, non de l’étude elle-même).

Sans doute sera-t-il plus facile pour une femme hétéro que pour un homme hétéro de trouver une personne avec qui coucher si l’envie lui en prend (c’est du moins ce que nous dit la sagesse populaire; admettons). Mais il y a un prix à payer : la femme qui couche le premier soir – ou à n’importe quel moment ou dans n’importe quelles circonstances qui ne sont pas jugés « acceptables » – se le verra reprocher. Elle, la fille facile ; lui, le Don Juan. Vous noterez au passage que l’homme qui couche facilement n’est pas un « garçon facile » ; juste un garçon. Bien entendu, ces jugements inégaux ne s’arrêtent pas à la porte de la chambre à coucher, mais concernent tous les aspects du jeu de séduction. Si les femmes dominent les hommes dans ce domaine, pourquoi ce sont eux qui peuvent séduire librement, tandis que leur comportement à elles est sans cesse scruté, analysé et critiqué ? Pourquoi, pour une même action, les hommes échapperont au jugement de leurs pair-e-s, voire seront gratifiés par ces derniers-ières, quand une femme se fera traiter de « pute » (terme qui, soit-dit en passant, ne devrait rien avoir d’une insulte) ?

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© Hayley Lim

LA GARDE DES ENFANTS

Les femmes ne sont pas censées batifoler quand l’envie leur en prend notamment parce qu’elles sont considérées comme faites pour la maternité (le fameux « instinct maternel », la sacralisation du rôle de mère, vous voyez l’idée). Autrement dit, il pèse sur les femmes des attentes sociales relatives aux enfants, qui font que les juges ont tendance à leur confier plus facilement la garde de ceux-ci en cas de conflit avec le père. Cette « injustice » a parfois fait la une des médias et est utilisée comme une preuve que les hommes sont désormais les grands perdants de la « guerre des sexes ». Mais la réalité est bien plus nuancée que ce que certain-e-s voudraient nous faire croire. Si les mères se voient en effet attribuer la garde des enfants dans environ 70% des cas, c’est avant tout parce que les pères ne la demandent pas dans la majorité des litiges.

D’après ce rapport (2013) du ministère de la Justice, les deux parents sont d’accord pour fixer la résidence des enfants chez la mère dans 71% des cas. Dans 19% des cas, ils choisissent la garde alternée, et dans 10% la résidence chez le père. Les parents sont en désaccord quant à la garde dans seulement 10% des cas – ce qui ne signifie pas forcément que les deux demandent la garde exclusive : l’un-e peut souhaiter une résidence alternée et pas l’autre, par exemple. Dans les cas où les parents demandent tous deux la garde exclusive, environ 62% des enfants sont confié-e-s à leur mère, contre seulement 36% à leur père (2% sont donc placés en garde alternée). Lorsque l’on regarde l’ensemble des statistiques, l’on constate que 93% des demandes des pères et 96% des demandes des mères sont satisfaites. Il y a donc bien des injustices contre les pères dans ce domaine, mais elles sont souvent largement surestimées. Est-ce que l’on parlerait d’inégalités de salaires si la différence était de seulement 3% ? En outre, ces injustices sont également dues au sexisme. Le rôle joué par les attentes sociales envers les femmes a déjà été souligné, ainsi que le fait qu’elles effectuent la majorité des tâches parentales. Or, le/la juge statue « dans l’intérêt de l’enfant » : il parait logique qu’iel le/la confie plus facilement au parent qui s’en occupe le plus (et a adapté ses horaires de travail en fonction, par exemple, ce que les femmes font bien plus souvent que les hommes). En combattant cette vision qui enferme les femmes dans leur rôle de mère et qui, par ricochet, nie que les pères puissent être d’aussi bons parents, le féminisme bénéficie à tous et à toutes ! (bis).

LA NON-MIXITÉ

Si vous pensez que les lieux réservés aux femmes (salles de gym, groupes de discussions…) représentent un avantage sur les hommes, vous prenez le problème à l’envers : ils sont une réaction à la situation, un moyen de se défendre ou de faire avec. Sachez que lorsque la non-mixité est adoptée par des groupes militants, il s’agit d’un outil, d’un choix « stratégique », notamment pour libérer la parole. Et oui, dans les groupes, les hommes tendent à la monopoliser, notamment en interrompant les autres plus souvent que les femmes. En outre, il y a des femmes qui ne veulent tout simplement pas parler de certaines choses en présence d’hommes. Pour au moins quelques-unes d’entre elles, c’est parce qu’elles ne se sentent pas en sécurité. Je vous vois déjà bondir ! Je sais bien que tous les hommes ne sont pas des prédateurs (la preuve, j’en ai un dans mon salon). Utilisons une analogie : la peur des requins est généralement perçue comme compréhensible. En tout cas, je n’ai jamais vu internet se déchainer contre quelqu’un qui affirmait son refus de se baigner pour cette raison – alors que les réactions face aux personnes réclamant des espaces non-mixtes sont parfois extrêmement virulentes. Pourtant, un être humain a une chance sur 650 millions de se faire tuer par un requin. Rappelons-le, une femme a une chance sur sept de se faire violer ou subir une tentative de viol par un homme. Une femme décède tous les 2,5 jours sous les coups de son conjoint. Encore une fois, pour être sûr de ne vexer personne : si tous les hommes ne sont pas des violeurs/assassins en puissance, le risque est présent. La peur des hommes est donc bien plus rationnelle que celles des requins. Il n’est pas question de les éradiquer pour autant (ni les uns, ni les autres), mais simplement d’arrêter de blâmer les femmes qui ressentent cette peur. Au vu des statistiques, est-ce vraiment si incroyable, si difficile à comprendre, que des femmes souhaitent, parfois, généralement temporairement, évoluer dans des espaces où les hommes ne sont pas admis ?  

LES AVANTAGES INDÉNIABLES DES FEMMES SUR LES HOMMES

Il y a bien un domaine où les femmes ont un avantage net et indiscutable sur les hommes : les sentences criminelles. Toujours du fait des perceptions genrées, les femmes reçoivent des condamnations moins lourdes que les hommes pour des crimes similaires et sont donc moins nombreuses dans les prisons. Elles sont également moins susceptibles de commettre les dits-crimes. Source : La Croix

Les femmes bénéficient également d’une espérance de vie supérieure. Mais enfin, personnellement, je préfère la qualité à la quantité.

Est-ce que cela vous semble sincèrement suffisant pour compenser tous les désavantages auxquelles elles font face au quotidien ? Quoi qu’il en soit, le féminisme – mon féminisme, tout du moins, car en réalité il y a plusieurs tendances, dont certaines s’opposent avec virulence – se bat contre les inégalités de genre en général. Il est de toute façon impossible de s’attaquer à certaines sans toucher aux autres : à la base de ces inégalités se trouvent tous les stéréotypes – positifs ou négatifs – qui font que des rôles définis sont attribués à un genre ou un autre. On pense que les hommes sont plus combatifs, plus ambitieux ? Dès lors, est-ce étonnant qu’ils réussissent mieux dans des domaines plus compétitifs ? On pense les femmes plus douces, plus maternelles ? Dès lors, est-ce étonnant que les juges aient tendance à être plus clément-e-s avec elles ? Je ne pense pas que, dans la majorité des cas, des raisonnements conscients soient à l’œuvre : une juge ne confie pas des enfants à leur mère en pensant « c’est une femme, elle s’en occupera mieux ». Elle considère sans doute qu’elle base sa décision sur des critères rationnels, mais si tel est le cas, pourquoi les femmes se voient-elles plus souvent attribuer la garde ? Soit les pères sont réellement moins à mêmes de s’occuper de leurs enfants, soit le conditionnement social des juges fait qu’iels sont biaisé-e-s en faveur des mères (cf partie III pour de plus amples développement sur la construction des perceptions genrées).

Pour résumer : quelques avantages dans des domaines restreints ne suffisent pas à compenser les inégalités majeures en défaveur des femmes. Il ne s’agit pas de dire que les hommes ne peuvent pas également être victimes d’injustices, mais que la majorité de celles qu’ils subissent ne sont pas liées à leur genre.

A ce stade, à part pour celui ou celle qui s’entête à nier la situation, il me semble qu’il n’y a que trois façons de voir les choses :

  • Les femmes sont désavantagées par rapport aux hommes parce qu’elles leur sont inférieures : moins intelligentes, moins fortes, etc. Si vous pensez cela, je suis sûre que vous pouvez comprendre que votre existence justifie celle du féminisme.
  • Notre société avantage les hommes par rapport aux femmes, de manière « consciente » ou non. Donc VIVE LE FEMINISME.
  • Les femmes sont certes désavantagées par rapport aux hommes d’un point de vue global et en termes de pouvoir, mais cette situation n’est pas injuste car elle n’est que le reflet des choix des hommes et des femmes.

Sous couvert de mettre en avant le libre-arbitre, cette dernière position relève en fait du déterminisme biologique – si tant de femmes optent pour une option et tant d’hommes une autre depuis si longtemps, et que les normes sociales n’y sont pour rien, c’est donc qu’il y a des différences innées entre les deux genres qui expliquent la disparité entre leurs choix.

Évidemment, je suis en désaccord : je pense que s’il existe effectivement des différences comportementales entre les femmes et les hommes – encore une fois, je généralise – ces différences sont socialement construites. Je pense que les normes sociales qui pèsent sur les individus expliquent les différents « choix » opérés par les femmes et les hommes. Puisque ces choix amènent à une situation d’inégalité et qu’ils restreignent les chances de chacun et chacun de s’épanouir, ces normes sociales doivent être combattues.


Partie III – Les inégalités auxquelles les femmes font face ne sont pas naturelles

Le pouvoir est quasi-monopolisé par des hommes ? Les femmes prennent en charge la majorité des tâches parentales et domestiques ? «  C’est la nature, voyons ! Pas de quoi déclencher une crise d’hystérie féministe ! »

woman mind 2

Ainsi, nul besoin du féminisme : La Femme™ n’est aucunement lésée puisqu’il lui est naturel de faire passer son foyer et sa famille avant sa carrière. Bon, certain-e-s reconnaissent parfois que les violences contre les femmes sont quand même un peu dérangeantes, et que le féministe pourrait donc être utile, si seulement ces mégères haineuses voulaient bien se concentrer sur les vrais problèmes des femmes (qui sont pires ailleurs, bien sûr !)… Passons.

S’il existe une nature profonde commune à toutes les femmes et à tous les hommes, comment expliquer qu’il y ait tant de différences au sein du groupe « hommes » et du groupe « femmes » ? Comment expliquer qu’il ait existé et existent encore des sociétés dites « matriarcales », fondées sur une distribution des tâches différentes de celle à l’œuvre dans nos sociétés occidentales modernes ? Comment expliquer que les comportements des un-e-s et des autres aient tant changé avec l’évolution de la société ? Et si l’on estime que c’est elle qui nous pervertit, comment alors nier son influence sur la construction de notre identité ?

James LouisK. Stevenson (1)

Malheureusement, l’invocation de notre nature vénérée et sacrée suffit généralement à balayer ces questions d’un revers de la main (souvent virile). Il est rare que celui ou celle qui se retranche derrière cet argument essentialiste juge nécessaire de l’étayer par de la littérature scientifique. L’Homme. La Femme. La distinction serait si évidente (et pourtant, même biologiquement les choses ne sont pas si simples) qu’elle se passerait de preuves. Comme s’il allait de soi que des différences biologiques/génétiques (qui sont elles-mêmes parfois difficile à établir…) induisaient des différences immuables de caractères, de goûts ou de capacités. Soit-dit en passant, je me demande si les amoureux-ses de notre nature profonde suivent ce raisonnement jusqu’au bout, en militant par exemple pour qu’une femme obtienne toujours le droit de garde en cas de conflit avec un homme, puisqu’elle est naturellement plus à même de s’occuper des enfants. Et pour que ce dernier lui reverse une pension alimentaire conséquente, puisqu’il est forcément plus capable de gagner de l’argent… Passons.

Il y a bien des études, notamment celle-ci, que l’on me cite souvent avec un air de triomphe. Elle a mis en évidence des différences entre les cerveaux des hommes et ceux des femmes. Néanmoins, ses auteur-e-s se gardent bien d’en tirer la moindre conclusion quant à la personnalité ou le comportement des femmes et des hommes. En sus de cela, nous savons que le cerveau de l’être humain se modifie tout au long de sa vie ; c’est ce que l’on appelle la plasticité cérébrale. Dès lors, impossible d’affirmer que les divergences observées sont innées plutôt que le résultat d’une éducation et d’une socialisation différentes. Catherine Vidal, neurobiologiste et directrice de recherche à l’institut Pasteur, a brillamment réfuté les idées reçues selon lesquelles le cerveau aurait un genre : voir Le cerveau a-t-il un sexe ?, conférence TEDxParis.

Ceci étant précisé, il me semble que les tenant-e-s du déterminisme biologique aiment tout particulièrement brandir en étendard nos ami-e-s les bêtes. « Nous sommes des animaux, notre nature profonde ne peut donc qu’être calquée sur la leur. Or, dans le règne animal, c’est bien la femelle qui prend soin de sa progéniture, et le chef de ‘famille’ ou de groupe est toujours un mâle ».

Tout d’abord, il me faut souligner que cette conception assez répandue de la « répartition des tâches » dans le règne animal est tout bonnement fausse. Chez les animaux, et même chez les mammifères, il y a plusieurs modèles d’organisation « sociale », y compris des modèles matriarcaux (par exemple chez les éléphants, les hyènes ou encore les orques). Beaucoup de vérités communément admises sur les comportements animaliers ont d’ailleurs été remises en cause ; il semblerait que de nombreux-ses observateurs-trices aient eut tendance – sans doute inconsciemment – à interpréter le comportement des espèces qu’iels observaient de façon à les faire entrer dans les cases qu’iels connaissaient : celles des sociétés humaines.

frog

Victorian illustration © Unknown

En outre, et surtout, cet argument me paraît au mieux naïf, au pire relevant d’une mauvaise foi certaine. Pour respecter notre nature, il faudrait calquer notre manière de vivre sur celle (présumée) des animaux… mais ce uniquement s’agissant de certains comportements. Il me semble en effet que peu d’espèces maintiennent des liens familiaux tout au long de leur existence, peu également sont monogames, ou encore interdisent de tuer ou manger l’un-e des leurs… Comme dans le règne animal, La Femme™ doit s’occuper des enfants, mais contrairement au règne animal, L’Homme™ doit rester à leurs côtés ? Je m’interroge : quel est donc ce pouvoir, (souvent) d’essence divine, qui vous permet de déceler parmi les comportements animaux, lesquels sont révélateurs de la nature humaine, et lesquels ne le sont pas ?

Entendons-nous bien : je ne nie pas que l’on puisse observer, dans nos sociétés, des tendances « masculines » – dans lesquelles se retrouvent une majorité d’hommes et peu de femmes – et « féminines » – la réciproque. Je considère simplement que leur origine est davantage sociale que biologique. Soit-dit en passant, cela signifie que même si les hommes sont aujourd’hui beaucoup plus susceptibles de commettre un crime, de tuer et/ou violer une femme, je ne crois pas qu’il soit dans leur nature profonde d’être des prédateurs assoiffés de sexe et de sang (ceci est une énième variante du « mais-non-je-ne-déteste-pas-les-hommes-parce-que-je-suis-féministe »). Cela signifie également que dresser une liste des différences « indéniables » entre les femmes et les hommes n’établit en rien l’existence de deux natures distinctes.

Cela vous parait bien joli – ou, je l’espère, bien laid – mais qu’est-ce qui me permet de penser que nos goûts et comportements sont principalement le résultat de déterminants sociaux et non biologiques ? Je ne prétends pas trancher ici l’insondable débat de l’inné et de l’acquis. Néanmoins, alors qu’en l’état actuel des connaissances, il est impossible d’évaluer l’influence de la biologie sur les caractéristiques genrées – ni même d’affirmer qu’elle n’est pas négligeable – de nombreuses études et statistiques prouvent que ces différences s’expliquent, au moins en partie, par des données sociales dont l’effet se fait sentir (presque) dès le plus jeune âge.

En effet, les travaux exposés dans les paragraphes qui vont suivre mettent en évidence qu’au moins certaines des différences en termes de capacités et préférences ont une origine sociale et non « naturelle ». Cette division pourrait être neutre, mais est une manifestation du sexisme puisque la socialisation des filles/femmes tend – entre autres – à les rendre plus dociles et les éloigner des carrières prestigieuses ; voire des carrières tout court. Elles sont également incitées à adopter des comportements souvent jugés futiles et méprisés.

Ces travaux prouvent également la dévalorisation des femmes dans nos sociétés, et notamment qu’elles réussissent moins bien dans de nombreux domaines non parce qu’elles seraient moins douées, mais parce qu’à compétences égales, un homme est avantagé par rapport à une femme (quel que soit le genre de la personne qui les juge).

Enfin, ces travaux révèlent que le sexisme est également intériorisé : les femmes ont tendance à s’auto-dévaloriser.

Des caractéristiques genrées imputables à la socialisation

Au risque de me répéter, si les différences entre les femmes et les hommes étaient naturelles, elles n’évolueraient pas dans le temps et ne différeraient pas selon les pays. Or, alors que Maccoby et Jacklin ont mis en évidence en 1974 l’existence de différences cognitives entre les genres (les filles maîtrisaient mieux les compétences verbales, les garçons l’algèbre et la représentation dans l’espace) aux Etats-Unis, les travaux dirigés par Janeth Hyde ont prouvé la disparition de l’écart en de niveau en mathématiques, aux Etats-Unis et dans d’autres pays (Hyde et autres, 2010). La variabilité dans le temps et l’espace s’agissant de la prétendue supériorité des garçons en mathématiques a ainsi été prouvée. Dès lors, difficile de penser qu’elle serait naturelle.

S’agissant de nos goûts, les effets du conditionnement social ont été observés dès le plus jeune âge (ou presque). Cela n’aura échappé à personne, une grande partie des jouets sont séparés en deux grandes catégories : « fille » et « garçon », parfois à travers la subtile utilisation de tons de rose et de bleu. Si ces dénominations sont (plus ou moins) en voie de disparition dans les catalogues, ceux-ci n’en continuent pas moins d’associer certains types de jouets à un genre particulier.

Sans titre
Images issues de catalogues de jouets 2016-2017 trouvés sur http://cataloguejouets.com

Or, il a été prouvé que cette catégorisation influence les choix des enfants en la matière (Bradbard et autres, 1986). En effet, face à des jouets « neutres » mais dont l’emballage est genré, les enfants montrent une préférence pour les jouets présentés comme correspondant à leur genre (supposé).

Indiquer aux enfants ce qu’iels sont censé-e-s aimer selon leur genre influence donc leur choix. Or, il existe une certaine dichotomie : les sciences, l’aventure, les jeux de construction et les costumes de super-héros, policiers et pompiers pour les garçons ; l’apparence physique (robes de princesse, maquillage, création de bijoux), la sphère domestique (jeux d’imitation de ménage, dinette) et les enfants (poupons et poupées) pour les filles. Difficile d’imaginer qu’elle n’aurait aucune incidence sur le développement des enfants. Cet article paru dans le Guardian en 2016 (en anglais) reprend quelques-unes des inquiétudes exprimées par les chercheurs et chercheuses à ce sujet.

Soit-dit en passant, les jouets étaient bien moins genrés dans les années 1970. D’après la chercheuse Elizabeth Sweet qui s’exprime à ce sujet dans les colonnes du New York Times (en anglais), presque 70% ne comportaient aucun marqueur associé à un genre. En sus de cela, les publicités pour jouets défiaient souvent les stéréotypes en montrant des filles s’attelant à des jeux de construction et des garçons jouant à la dinette. L’une des explications à ce changement avancées par la chercheuse est la recherche du profit par les entreprises : elles peuvent ainsi vendre plusieurs versions du même produit, les familles dont les enfants n’ont pas le même genre attribué à la naissance « doivent » racheter des jouets…

Publicité Lego, années 1970(1)

L’affectation à un genre influence même nos préférences culinaires. Des chercheur-se-s ont présenté aux participant-e-s d’une étude des muffins tous identiques, mais emballés différemment. Certains emballages faisaient appel aux stéréotypes de genre : une ballerine et la mention « healthy » (bon pour la santé), un joueur de foot et la mention « mega ». D’autres emballages comportaient des messages qui mêlaient ces stéréotypes : la ballerine avec la mention « mega » et le joueur de foot avec le message « healthy ». Alors qu’il s’agissait des mêmes muffins, les participant-e-s ont déclaré trouver meilleurs ceux dont l’emballage était fidèle aux stéréotypes de genre (Zhu et autres, 2015).

Or, les stéréotypes genrés sont omniprésents dans nos sociétés. A titre d’exemple, une étude portant sur l’analyse de vingt-deux manuels de CP (issus de dix maisons d’éditions et publiés après la réforme de 2008) a montré que dans ces ouvrages, les personnages féminins représentent 70% de ceux qui font le ménage ou la cuisine, et 85% de ceux qui font les courses; mais uniquement 3% de ceux qui occupent un poste scientifique et 1% des personnages de la catégorie « maintien de l’ordre » (gendarme, militaire, pompier-ière). 67% des personnages pratiquant un sport sont des hommes. D’après la synthèse de l’étude, « les petites filles restent davantage à l’intérieur, font des activités calmes, alors que les petits garçons occupent l’espace extérieur et pratiquent davantage d’activités sportives ». Selon Amandine Berton-Schmitt, l’une des auteur-e-s : « une fille joue au foot? Elle a peur du ballon, ‘forcément’. Les deux héros jouent au Papa et à la Maman? La fille garde le bébé et le garçon part à la chasse au phoque. Nous avons même repéré des illustrations où la maman et la fille débarrassent la table pendant que le papa et le fils regardent le foot ou lisent le journal. Difficile de trouver une vision plus stéréotypée de la répartition des tâches en fonction du sexe ! » (propos rapportés par Sandrine Chesnel pour L’Express, article publié en ligne le 06/10/2015). Soit-dit en passant, les hommes sont surreprésentés puisque seul 39% des personnages sont des femmes (Centre Hubertine Auclert, 2015).

manuel

D’après une autre étude, les femmes brillent encore plus par leur absence dans les manuels de français de seconde : « les femmes auteures (3,7%) et artistes (6,7%) sont très peu citées par rapport à leurs homologues masculins (96,3% et 93,3%). Le plus frappant est le nombre d’occurrences de femmes philosophes (0,7%) : en effet, des femmes philosophes ont été citées uniquement 5 fois dans l’ensemble des manuels (695 fois pour les hommes philosophes). Parmi les personnalités historiques et spécialisées (science, sport, critique littéraire, sciences humaines etc.) les femmes ne sont que 15,5%. » Elles représentent 27,9% des journalistes cité-e-s. En outre, « non seulement les femmes sont très peu représentées dans les manuels, mais aussi leurs noms ne sont pas répétés autant de fois que ceux des hommes »1.

Les clichés sont également très souvent reproduits dans les publicités : les femmes font la cuisine, le ménage ; les hommes conduisent de belles voitures ou ne savent pas faire une lessive… Même si les choses s’éloignent quelque peu de cette vision caricaturale, les publicités continuent d’entretenir les stéréotypes genrées (Perret, 2003).

Dans les 700 films à succès analysés dans un rapport de 2014, on dénombre 13 fois plus d’hommes que de femmes dans des rôles de procureurs ou de juges, 16 fois plus dans des rôles de médecins, 5 fois plus dans des rôles de professeurs et 7 fois plus dans des rôles ayant un poste dans le domaine des sciences, de la technologie, de l’ingénierie ou des mathématiques. Par contre, les filles et les femmes apparaissent partiellement ou totalement dénudées plus de 2 fois plus souvent que les garçons et les hommes. En outre, elles représentent seulement 30% des personnages qui prennent la parole.

Le test de bechdel

Petit jeu sympa pour passer une bonne soirée ciné

Nous sommes ainsi socialement conditionné-e-s en fonction de notre genre, et ce conditionnement détermine au moins partiellement qui nous sommes. Je dis « nous » car, bien sûr, les hommes également subissent ce processus de socialisation, qui souvent devient pression sociale. Si elle résulte globalement en une division des rôles ultimement défavorable aux femmes, elle peut être très difficile pour les hommes : ils « doivent » être à la hauteur des exigences de la sacro-sainte virilité. D’autant que celle-ci leur « impose » d’enfouir leur ressenti et émotions. Le féminisme, le mien tout du moins, vise donc également à libérer les hommes puisqu’ils subissent eux aussi le carcan des normes genrées. Toujours est-il qu’actuellement, être une femme (ou être considéré comme telle) emporte des risques et préjudices, excusez-moi de le (re)dire, plus conséquents : meurtres, violences – y compris agressions sexuelles, harcèlement (dans la rue, au travail…), écart des salaires, absence de représentation et de pouvoir institutionnel, remise en cause des compétences… Ce déséquilibre est logique, puisque la division genrée s’accompagne d’une hiérarchie : le « masculin » l’emporte sur le « féminin ». En général, les activités et caractéristiques traditionnellement considérées comme « masculines » sont en effet valorisées dans nos sociétés, à l’inverse des activités et caractéristiques associées au « féminin » (par exemple : la raison vs les émotions ou la force vs la fragilité).

habits petit bateau

Vêtements pour enfants (marque Petit Bateau), 2011

Si, dans tous les cas, celui ou celle qui ne se conforte pas aux standards genrés s’attirera des réprobation, l’homme qui se comportera d’une manière jugée « féminine » deviendra l’objet du mépris de ses pairs. Un garçon ne doit pas « pleurer comme une fille ». Parce qu’agir comme une fille, c’est dégradant, bien sûr. Beaucoup d’insultes à destination des hommes reposent ainsi sur une assimilation au « féminin » (et, à travers la caricature de l’homosexuel efféminé, relèvent souvent de l’homophobie). Ainsi que l’analyse Jean-Baptiste Perret, dans la publicité « les hommes (…) ne sont que très rarement montrés dans un rôle féminin, et lorsqu’ils le sont, c’est dans une perspective comique et volontairement caricaturale qui en désamorce la crédibilité (patriarche sicilien qui fait la vaisselle, officier de marine préoccupé de la blancheur de son linge, etc.). L’échange de rôle se fait donc quasi exclusivement du masculin au féminin : il est valorisant pour une femme d’adopter un comportement masculin, mais l’inverse reste faux. De ce point de vue, ces images traduisent la permanence d’une sorte de domination symbolique masculine, à travers la prégnance de l’idéal du neutre »2.

Les études citées dans les paragraphes suivants apportent quelques preuves de la dévalorisation des femmes et du « féminin » (ce qui est considéré comme tel) dans nos sociétés, y compris par les femmes elles-mêmes.

Une caractérisation genrée synonyme de dévaluation des femmes

Même celui ou celle qui croit fermement en l’existence des natures immuables et irréductibles de L’Homme™ et de La Femme™ (comme c’est d’ailleurs le cas de certains courants féministes) peut reconnaître qu’au sein de nos sociétés (y compris dans les rapports individuels) les femmes sont déconsidérées du seul fait de leur appartenance à leur genre.

Il a été prouvé que les femmes n’étaient pas moins douées que les hommes pour les mathématiques (Hyde et autres, 2010). Pourtant, le stéréotype persiste, souvent inconsciemment (voir la seconde partie de ce billet), parfois non : en 2005, Larry Summers, ancien président de l’université d’Harvard, affirmait encore que les femmes présentent moins d’ « aptitudes intrinsèques » pour les mathématiques que les hommes. Ce stéréotype s’étend d’ailleurs aux sciences en général. Dans un sondage (voir à la fin de l’article en lien, attention aux interprétations données par celui-ci) Opinion Way pour la Fondation L’Oréal Femmes et Science, à la question « d’après vous, quel est le domaine pour lequel les femmes ont le plus d’aptitudes ? », 89% des européen-e-s interrogé-e-s ont répondu « tous les domaines, exceptés les sciences ». Pour 67% des personnes interrogées, c’est leur « manque d’aptitudes » qui empêche les femmes de devenir des scientifiques de haut niveau.

sondage opinin way
Une autre des questions du sondage

Cela ne devrait pas être une surprise : les femmes sont notamment discriminées dans le monde du travail. Il existe peu d’études françaises en la matière, mais en utilisant la méthode du testing – qui consiste à envoyer des CV identiques mais comportant des indications différentes quant à l’identité des postulant-e-s – le baromètre Adia de l’Université Paris I prouve qu’à compétences égales, une femme a moins de chance de se voir proposer un entretien d’embauche qu’un homme (source : 1 et 2). Une étude américaine a montré qu’en l’absence de toute information autre que l’apparence des candidat-e-s, un homme avait deux fois plus de chance d’être engagé qu’une femme pour l’exécution d’une tâche mathématique. Ce biais se réduit – mais persiste ! – une fois révélés les résultats des participant-e-s à un test mathématique effectué au préalable (auquel les deux genres testés avaient obtenu des résultats similaires) (Reuben et autres, 2013).

Il est important de souligner qu’ainsi que le prouve l’étude française précitée, si les femmes sont désavantagées par rapport aux hommes, l’âge, le handicap et l’origine (présumée) sont des facteurs de discrimination encore plus importants. Pour un autre exemple sur ce dernier point, voir cette étude de l’université d’Evry aux résultats sans appel.

3 tableau discrimination à l embauche testing

Je n’affirme pas que tous-tes les recruteur-trices qui préfèrent un homme à une femme fassent ce choix consciemment (contrairement sans doute à une bonne partie de celles et ceux qui avantagent les personnes blanches, valides ou jeunes). Je pense – j’espère – que la majorité d’entre eux/elles ont intériorisé des stéréotypes les conduisant à considérer un homme plus compétent qu’une femme malgré des CV similaires.

Cet effet a été mis en évidence notamment dans une étude de l’Université de Princeton. Il a été demandé à des étudiant-e-s d’évaluer la candidature d’une personne à un poste de chef de laboratoire. Ladite candidature avait toujours le même contenu, mais était présentée à certain-e-s comme émanant d’un homme, et à d’autres comme celle d’une femme. Le candidat a été considéré par les participant-e-s comme plus compétent et employable que la candidate. Il lui a en outre été proposé un salaire plus conséquent et plus de mentorat professionnel. Parce que ce ne sont pas uniquement les hommes qui sont biaisés en défaveur des femmes, il est important de préciser que le genre des participant-e-s n’a pas eu d’impact sur les résultats : les femmes comme les hommes ont avantagé le candidat (Moss-Racusin et autres, 2012).

Dans une autre étude américaine (lien vers le communiqué de presse, pour l’étude voir la bibliographie)fondée sur une méthode similaire, étaient présentées aux participant-e-s la transcription de conversations entre un-e employeur-e et son employé-e qui demandait des horaires de travail plus flexible. Lorsque le motif de la demande était la garde d’enfant, les participant-e-s se déclaraient favorables ou plutôt favorables à celle-ci dans 69.7% des cas lorsqu’elle émanait d’un homme, contre 56.7% des cas lorsqu’elle venait d’une femme. 24.3% des participant-e-s ont jugé l’homme demandeur « extrêmement sympathique » contre seulement 3% lorsqu’il s’agissait d’une femme. Seulement 2.7% d’entre elles/eux ont jugé que l’homme à l’origine de la demande faisait preuve de peu ou pas d’engagement, alors que 15.5% ont estimé la même chose lorsqu’une femme en était à l’origine (Munsch, 2016).

Le changement d’attitude selon que l’on soit confronté-e à un homme ou une femme ne se cantonne pas au monde du travail. Une étude américaine a montré que lors d’un échange, les femmes sont plus souvent interrompues que les hommes, quel que soit le genre de leur interlocuteur-trice. Les femmes comme les hommes ont ainsi tendance à plus interrompre une femme qu’un homme, et les femmes coupent très peu la parole aux hommes : sur une conversation de trois minutes, les femmes ont en moyenne interrompu leur partenaire masculin une seule fois, mais leur partenaire féminin 2.9 fois ; les hommes ont quant à eux interrompu leur partenaire masculin 1,8 fois et leur partenaire féminin 2.1 fois (Hancock et Rubin, 2014). Les choses sont-elles différentes en milieu professionnel ? Une analyse (parue en 2017) portant sur 15 années de débats à la Cour Suprême des Etats-Unis a montré que parmi les juges, les hommes interrompent les femmes environ trois fois plus que leurs collègues masculins. Sur 12 années durant lesquelles femmes formaient 24% des juges, 32% des interruptions eurent lieu à leur encontre, alors qu’elles ne furent à l’origine que de 4%. Contrairement à ce que l’on pourrait espérer, l’augmentation du nombre de femmes au sein des juges s’est accompagné d’une hausse des interruptions envers elles (Jacobi et Schweers, 2017). Kieran Snyder, docteure en linguistique, a mené une étude informelle au sein de sa propre compagnie en relevant les interruptions durant quinze heures de conversations parmi les employé-e-s. D’après ses notes, les hommes furent à l’origine de deux fois plus d’interruptions que les femmes, et ont interrompu leurs collègues féminins trois fois plus que leurs collègues masculins.

Je n’ai pas trouvé d’étude française à ce sujet, mais à titre d’illustration, peut-être que certain-e se souviendront de cet article de Buzzfeed qui avait comptabilisé le nombre de fois où les candidats à la primaire de la droite et du centre avaient été interrompus pendant le dernier débat avant la primaire (l’on pensera ce que l’on veut de la source mais l’information est facilement vérifiable, la vidéo est disponible) : la seule femme sur les 7 candidat-e-s avait été interrompue plus de deux fois plus que la moyenne des hommes.

Pour continuer sur ce thème, il ne suffit pas pour les femmes d’adopter les codes dits masculins pour que la discrimination envers elles cesse : selon une étude récente d’une professeure de psychologie de l’Université de Yale, les cadres hommes parlant plus que leurs pairs sont perçus comme plus compétents (+ 10%), tandis que les cadres femmes qui parlent plus que leurs pairs sont considérées comme moins compétentes (- 14%) (Brescoll, 2012). Dans une optique similaire, une autre étude a révélé qu’il était plus mal perçu pour une femme que pour un homme d’exprimer de l’énervement au travail (Brescoll et Uhlmann, 2008).

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Publicité pour l’application « Manterrupting », qui comptabilise le nombre de fois qu’un homme interrompt une femme dans une conversation

Même une réussite indéniable ne suffit pas forcément à gommer la différence de perception : dans une étude de l’Université du Missouri, des chercheur-e-s ont demandé à des étudiant-e-s en licence de biologie de leur désigner les élèves de leur classe qui maitrisaient le plus les connaissances apprises en cours. Les étudiants (masculins) ont quasi-systématiquement désigné des élèves du même genre qu’eux, même dans les classes où des filles avaient obtenu les meilleurs résultats (Grunspan et autres, 2016).

En France, les filles réussissent mieux que les garçons à l’école (rappelons que la tendance s’inverse une fois dans le monde du travail). Pourtant, d’après Nicole Mosconi, autrice d’un rapport sur le site gouvernemental éduscol, l’analyse des bulletins scolaires montre que les enseignant-e-s « imaginent que les garçons « peuvent mieux faire », c’est-à-dire qu’ils/elles leur prêtent des capacités qui dépassent leurs performances effectives et attribuent leur réussite à leurs capacités ; les filles, elles, sont supposées ne pas avoir de capacités au-delà de leurs performances, elles « font tout ce qu’elles peuvent », ; leurs résultats sont attribués à leur travail, voire à leur conformisme, et non pas d’abord à leurs capacités ». Difficile de nier que l’étiquette « studieuse » est moins valorisante que celle d’« intelligent ». Difficile également de nier les conséquences de telles étiquettes, notamment sur les femmes elles-mêmes.

Des stéréotypes de genre qui conduisent les femmes à s’auto-dévaloriser

Ces quelques études – il est impossible de toutes les citer – prouvent l’existence de biais (sans doute souvent inconscients) qui se manifestent tout au long de la vie des individu-e-s. Pour preuve que ces biais ne sont pas naturels mais intériorisés, et ce très tôt, cette expérience de 2017 lors de laquelle des chercheur-e-s ont lu une histoire portant sur « une personne extrêmement intelligente » à un groupe d’enfants âgé-e-s de 6 à 7 ans. Il leur a ensuite été montré des images de couples d’adultes (du même genre et de genres différents) ; les enfants devaient indiquer quelles personnes leur semblaient être « extrêmement intelligentes ». Enfin, il leur fut demandé d’associer des objets et traits de caractère (tel que « être intelligent ») aux images de femmes et d’hommes. Les résultats révèlent qu’à 5 ans, les filles sont aussi susceptibles que les garçons d’associer l’intelligence à leur propre genre. Néanmoins, à 6 et 7 ans, elles le sont nettement moins. Ainsi, parmi les enfants de 6 ans, les garçons ont désigné des personnes du même genre (supposé) qu’eux comme étant « extrêmement intelligents » dans 65% des cas, et les filles dans seulement 48%. Les chercheur-e-s ont également présenté aux enfants deux jeux, l’un à destination des enfants « très intelligent-e-s » ; l’autre des enfants « qui font de leur mieux ». En réalité, les deux jeux étaient similaires. Si les filles étaient aussi intéressées que les garçons par le second, elles ont montré moins d’intérêt qu’eux pour le premier (Bian et autres, 2017).

Les filles (et plus tard les femmes) intériorisent donc des stéréotypes qui les conduisent notamment à dévaloriser leur propre genre. Cette intériorisation ne va pas sans conséquences. Par exemple, à l’issue de la seconde générale, les filles ont tendance à moins demander la filière S (la plus prestigieuse) que les garçons. La différence est flagrante lorsque les élèves n’ont pas les notes requises pour être assuré-e-s d’être reçu-e-s en S : parmi les élèves ayant entre 9 et 12 de moyenne en mathématiques, 52.8% des garçons contre 36.9% des filles demandent la filière S. Il ne s’agit pas d’une différence « naturelle », puisque parmi les élèves ayant une moyenne en la matière supérieure à 12, la différence est bien moindre : 76% des garçons et 71.5% des filles demandent une première S  (Demoulin et Daniel, 2013). D’après les résultats du Programme International pour le Suivi des Élèves (PISA) 2015, « en France, près d’un garçon sur quatre aspire à travailler dans le domaine scientifique, contre moins d’une fille sur cinq ». Ce résultat est largement inférieur à la moyenne des pays de l’OCDE, où l’écart est presque réduit à zéro. Il faut dire que « la France se situe (…) parmi les pays où l’indice de plaisir dans l’apprentissage des sciences est le moins élevé pour les filles« 3.

Les stéréotypes intériorisés influencent la perception que nous avons de nous-même et de ce dont nous sommes capables. Or, cette perception est quant à elle susceptible d’influencer nos résultats. Cela a été démontré – en dehors de toute perspective genrée – par les travaux d’Elliott et Dweck (1988). Les chercheurs ont demandé à des élèves (âgé-e-s d’environ 9-10 ans) de réaliser des exercices. Ils ont expliqué à une moitié de classe que lesdits exercices servaient à évaluer leurs capacités ; à l’autre qu’ils leur permettraient d’apprendre des éléments importants. Était attribué aux élèves un niveau de compétence fictif. Ce niveau se refléta dans les résultats de celles et ceux qui pensaient que l’exercice servait à évaluer leurs capacités : ceux et celles qui s’étaient vu-e-s attribuer un moins bon niveau ont moins bien réussi que celles et ceux à qui un bon niveau avait été attribué. Par contre, les résultats de celles et ceux qui pensaient réaliser un exercice d’apprentissage n’ont pas présenté de corrélation avec le niveau attribué. Ainsi, pour reprendre les mots de Marie-Christine Toczek (2005) « la réputation d’un échec est suffisante pour générer une baisse de performance en situation d’évaluation ».

Cela signifie-t-il que si notre genre est associé à l’échec ou la réussite dans certains domaines, nous sommes plus ou moins susceptibles d’échouer ou de réussir dans celui-ci ? C’est ce que tend à prouver une expérience menée en par Pascal Huguet et Isabelle Régner (qui démontre également, au risque d’insister, l’intériorisation de stéréotypes genrés). Iels ont demandé à 454 élèves de 6ème et 5ème de reproduire de mémoire une figure complexe. L’exercice fut présenté soit comme un test de géométrie, soit comme un jeu de mémoire. Les filles ont moins bien réussi que les garçons dans la première condition – c’est-à-dire lorsque les élèves pensaient qu’iels passaient un test de géométrie, et mieux dans la seconde – lorsqu’iels pensaient qu’il s’agissait d’un jeu de mémoire. Il faut souligner que la moins bonne réussite des filles dans la première condition existait même chez celles confiantes en leurs compétences mathématiques (Huguet et Régner, 2007). En 1999 déjà, S. Spencer et son équipe avait démontré que les femmes auxquelles l’on annonçait qu’un exercice de mathématiques était généralement moins bien réussi par un genre que par l’autre (sans préciser lequel) réussissait moins bien ledit exercice que celles auxquelles l’on annonçait l’inverse (c’est-à-dire qu’aucune différence entre les genres n’était ressortie des résultats du test).

Ce phénomène est connu comme la « menace du stéréotype ». Celle-ci est loin de se limiter aux stéréotypes de genre ; elle a d’ailleurs originellement mis en évidence auprès d’étudiant-e-s noir-e-s américain-e-s par Steele et Aronson (1995). Cette menace peut être définie comme « la baisse de performance des individus lorsqu’ils peuvent craindre de confirmer – à leurs propres yeux ou aux yeux d’autrui – un stéréotype négatif ciblant leur groupe d’appartenance »4. Autrement dit, le stéréotype agit souvent comme une prophétie autoréalisatrice : l’on sait que l’on est censé échouer, donc l’on échoue.

sterotype-threat

© Ayodhya Ouditt/NPR

Les stéréotypes influencent donc nos préférences, nos goûts et nos capacités à réussir. Ils façonnent (en partie) nos identités. Il importe peu qu’ils soient positifs ou négatifs : pour caricaturer, penser qu’une femme ne peut qu’être une bonne mère se répercute négativement sur les femmes (enjointes à rester au foyer) comme sur les hommes (dont le rôle de père est dévalorisé).

Je suis féministe parce que j’aspire à sortir de cette vision genrée qui est encore très prégnante dans nos sociétés et se maintient grâce à des préjugés évidents, mais aussi des stéréotypes insidieux présents même chez celles et ceux qui n’ont pas une vision « traditionnelle » des choses. Je m’inclus dedans : je pense que malheureusement, il ne suffit pas de réaliser l’existence de nos biais inconscients pour tous les identifier et s’en défaire immédiatement. Ainsi, ‘le’ féminisme – mon féminisme, devrais-je dire – n’est pas un combat contre les hommes (du moins, pas contre tous) : les femmes aussi perpétuent le sexisme, et nombreux-ses sont ceux et celles qui le font sans en avoir conscience et sans penser à mal. C’est un combat contre une certaine vision de L’Homme et de La Femme, et ses conséquences. Notamment celle de placer les hommes dans une position privilégiée (la plupart du temps). La galanterie me paraît une bonne illustration : pour beaucoup, les femmes devraient s’en réjouir; c’est effectivement le cas pour certaines. Bien sûr que (généralement) elle part d’une bonne intention et que (généralement) l’homme galant ne pense pas à mal. Pourtant, des idées telles que « la femme ne doit pas payer » ou « l’homme se doit de la protéger » ne peuvent que renforcer la vision traditionnelle de La Femme (précieuse, fragile, qui se fait entretenir, etc.) et de L’Homme (fort, protecteur, qui gagne de l’argent et entretient sa femme, puis son foyer, etc.). Il ne s’agit pas d’interdire toute preuve de civilité, mais simplement de dire qu’il convient d’être poli envers toutes, mais aussi tous. Bien sûr, un homme peut offrir un verre à une femme, de la même façon qu’une femme peut offrir un verre à un homme; l’important est de ne pas le faire « parce que c’est une femme »… à moins de penser qu’il existe des raisons de traiter les femmes différemment.

Mon féminisme est ainsi un travail de chaque jour qui, oui, s’arrête parfois sur des sujets qui peuvent sembler insignifiants (ainsi que le martèle nos détracteur-trice-s qui usent leur énergie à nous expliquer qu’il y a des façons bien plus importante de dépenser la notre), mais dont l’impact, aussi subtil soit-il, est bien réel.

Notes partie III

Bibliographie partie III

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