Non, les inégalités femmes / hommes ne sont pas naturelles

Cet article a été écrit et publié à l’origine le 28 Août 2017 (voir sur MediaPart)

Les féministes sont de dangereuses sorcières qui n’ont pour but que de détourner La Femme de sa nature profonde et sacrée, i.e. l’aptitude merveilleuse à donner la vie et en prendre soin ; et d’émasculer le fier étalon (comprendre L’Homme) pour le changer en agneau, contrairement aux lois les plus élémentaires de la génétique… Ou pas.

Certain-e-s admettent l’existence d’inégalités entre les genres (difficilement niables à certains niveaux, notamment s’agissant des violences, de la politique, de l’économie…) mais nient leur caractère injuste : les femmes et les hommes seraient dans des situation différentes, simplement parce qu’iels sont naturellement différent-e-s. La Femme et L’Homme seraient (biologiquement) promis à un certain destin. Quelques réponses aux arguments les plus souvent avancés au soutient de cette thèse que l’on aimerait d’un autre siècle.

Argument n°1 : La Femme et L’Homme ont des cerveaux différents

Des études ont effectivement prouvé l’existence de différences dans les cerveaux des hommes et des femmes. Néanmoins, ceux et celles qui s’en servent au soutien de l’argument essentialiste oublient que notre cerveau évolue tout au long de notre vie : c’est la plasticité cérébrale. Impossible donc d’affirmer que ces différences ne sont pas issues d’une éducation et d’une socialisation différente. Catherine Vidal a parfaitement démonté cet « argument » :

TEDxParis 2011 – Catherine Vidal – Le cerveau a-t-il un sexe ? © Catherine Vidal – TEDxParis

Argument n°2 : Les différences entre La Femme et L’Homme ont toujours existé, c’est bien qu’elles sont intrinsèques à l’espèce humaine

Rappelons-le, il a existé et existent encore des sociétés dites matriarcales, dans lesquelles les femmes ne dominent pas forcément mais qui sont fondées sur une autre distribution du pouvoir et des tâches entre les genres.

Les différences de situation entre les femmes et les hommes se modifient au fur et à mesure de l’évolution de nos sociétés : les femmes ont des emplois, les hommes s’occupent de plus en plus des enfants et des tâches domestiques… Comment expliquer cette évolution si nos différences sont si immuables ? Un exemple frappant est celui du niveau en mathématiques – le stéréotype bien connu et encore prégnant voulant que les femmes aient moins d’aptitudes intrinsèques dans ce domaine que les hommes. Pourtant, si une différence de niveau allant dans ce sens existait effectivement il y a une quarantaine d’année (identifiée aux Etats-Unis par les travaux de Maccoby et Jacklin, 1974), elle s’est considérablement réduite aujourd’hui, jusqu’à disparaitre dans certains pays, dont les Etats-Unis (Hyde et autres, 2010).

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Malheureusement, le stéréotype selon lequel les femmes ne sont pas faites pour les sciences se maintient quant à lui plutôt bien : en 2015, 67% des Européen-e-s déclaraient qu’il leur manquait les aptitudes nécessaires pour devenir scientifiques de haut niveau (sondage à la fin de cet article).

Argument n°3 : Nous sommes des animaux, nous devons nous comporter comme tel

La conception classique selon laquelle dans le règne animal, le mâle domine et la femelle se contente de s’occuper de sa progéniture est tout simplement erronée. Il existe des « sociétés animales matriarcales ».

Surtout, pour respecter notre nature, il nous faudrait calquer notre manière de vivre sur celle (présumée) des animaux… mais ce uniquement s’agissant de certains comportements, n’est-ce-pas ? Peu d’espèces (me semble-t-il) maintiennent des liens familiaux tout au long de leur existence, peu également sont monogames, ou encore interdisent de tuer ou manger l’un-e des leurs…

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Quelques éléments pour argumenter dans le sens inverse…

… c’est-à-dire montrer que les différences qui existent généralement entre les hommes et les femmes sont (au moins en partie) issues du conditionnement social.

Si les goûts et préférences étaient naturelles, nos choix seraient uniquement liés à un objet et non à l’étiquette « masculin » ou « féminin » apposée dessus. Pourtant, des études ont montré que :

  • Face à des jouets neutres mais présentés comme « pour fille » et « pour garçons », les enfants ont montré une préférence pour le jouet associé à leur genre (Bradbard et autres, 1986).
  • Face à des muffins identiques mais dont l’emballage variait, reflétant ou non les stéréotypes de genre, les femmes comme les hommes ont trouvé meilleurs ceux dont l’emballage faisait appels aux stéréotypes de genre (Zhu et autres, 2015)

En sus de cela, les stéréotypes genrés impactent la capacité des femmes à réussir dans certains domaines ; non seulement en influençant la perception des personnes extérieures… :

  • Lorsqu’on leur a demandé de désigner les élèves de leur classe qui maitrisaient le plus les connaissances apprises en cours, des étudiants (masculins, donc) en licence de biologie ont quasi-systématiquement désigné des élèves du même genre qu’eux, même lorsqu’une fille avait obtenu les meilleurs résultats (Grunspan et autres, 2016).
  • A compétences égales, une femme a moins de chance de se voir proposer un entretien d’embauche qu’un homme (source : baromètre Adia, 1 et 2).
  • Pour un poste de chef de laboratoire, à compétences égales (candidatures identiques mais indiquant ou « femme » ou « homme »), des étudiant-e-s en sciences ont estimé qu’un homme était plus compétent et employable qu’une femme. Même dans le cas où la candidature émanant (prétendument) d’une femme était retenue, elle se voyait alors proposer un salaire moindre que celui qui avait été offert à son homologue masculin (Moss-Racusina et autres, 2012).
  • Les cadres hommes parlant plus que leurs pairs sont perçus comme plus compétents (+ 10%), tandis que les cadres femmes qui parlent plus que leurs pairs sont considérées comme moins compétentes (- 14%) (Brescoll, 2012). Dans une optique similaire, il est plus mal perçu pour une femme que pour un homme d’exprimer de l’énervement au travail (Brescoll et Uhlmann, 2008).

…mais également en influençant la perception que les femmes ont d’elles-mêmes :

  • Pour preuve que ces biais ne sont pas naturels mais intériorisés, et ce très tôt, cette expérience (2017) qui révèle qu’à 5 ans, les filles sont aussi susceptibles que les garçons d’associer l’intelligence à leur propre genre. Néanmoins, à 6 et 7 ans, elles le sont nettement moins. Ainsi, parmi les enfants de 6 ans, les garçons ont désigné des personnes du même genre (supposé) qu’eux comme étant « extrêmement intelligents » dans 65% des cas, et les filles dans seulement 48%. Les chercheur-e-s ont également présenté aux enfants deux jeux, l’un à destination des enfants « très intelligent-e-s » ; l’autre des enfants « qui font de leur mieux ». En réalité, les deux jeux étaient similaires. Si les filles étaient aussi intéressées que les garçons par le second, elles ont montré moins d’intérêt qu’eux pour le premier (Bian et autres, 2017).
  • Cette autre expérience va dans le même sens : il fut demandé à 454 élèves de 6ème et 5ème de reproduire de mémoire une figure complexe. L’exercice fut présenté soit comme un test de géométrie, soit comme un test de dessin. Les filles ont moins bien réussi que les garçons dans la première condition – c’est-à-dire lorsque les élèves pensaient qu’iels passaient un test de géométrie, et mieux dans la seconde – lorsqu’iels pensaient qu’il s’agissait d’un test de dessin. Il faut souligner que la moins bonne réussite des filles dans la première condition existait même chez celles confiantes en leurs compétences mathématiques (Huguet et Regner, 2007).
copie-de-james-louisk-stevenson

Ainsi, impossible d’affirmer que la nature des femmes les détourne de certains domaines et freine leur carrière ; mais il est certain que les stéréotypes (notamment intériorisés) – ou, plus largement, le conditionnement social – jouent un rôle déterminant à cet effet.

Retrouvez ici la version détaillée de ce billet.

Références

  • Bian L., Leslie S-J., Cimpian A., 2017, Gender stereotypes about intellectual ability emerge early and influence children’s interests, Science, 27 Jan 2017, vol. 355 n°6323, pp. 389-391.
  • Bradbard, M. R., Martin, C. L., Endsley, R. C., & Halverson, C. F. (1986), “Influence of sex stereotypes on children’s exploration and memory: A competence versus performance distinction”, Developmental Psychology, 22(4), pp. 481-486.
  • Brescoll V. L., Uhlmann E. L., 2008, Can an angry woman get ahead? Status conferral, gender, and expression of emotion in the workplace, Psychological Sciences, mars 2008, 19(3), pp. 268-255.
  • Brescoll V. L., 2012, Who Takes the Floor and Why: Gender, Power, and Volubility in Organizations, Admistrative Science Quaterly, vol. 56 n°4, pp. 622-641.
  • Grunspan D., Eddy S. , Brownell S., Wiggins B. , Crowe A., Goodreau S., 2016, Males Under-Estimate Academic Performance of Their Female Peers in Undergraduate Biology Classrooms, PLoS ONE 11(2). Disponible en ligne <http://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0148405>
  • Huguet, P., et Regner, I., 2007, Stereotype Threat Among Schoolgirls in Quasi-Ordinary Classroom Circumstances,  Journal of Educational Psychology, vol. 99, No. 3, pp. 545–560. Disponible en ligne < http://gsite.univ-provence.fr/gsite/Local/lpc/dir/huguet/JEP-2007.pdf&gt;.
  • Hyde J. S., Else-Quest N. M et Linn M. C. (2010), « Cross-National Patterns of Gender Differences in Mathematics: A Meta-Analysis », Psychological Bulletin, Vol. 136, No. 1, pp. 103–127
  • Maccoby, E. E., & Jacklin, C. N., 1974, The psychology of sex differences. Stanford, CA: Stanford University Press.
  • Moss-Racusina, C. A., Dovidiob J. F., Brescollc V. L., Grahama M. J., et Handelsmana J., 2012, Science faculty’s subtle gender biases favor male students, PNAS, vol. 109 n°. 41, pp. 6474–16479. Disponible en ligne <http://www.pnas.org/content/109/41/16474.full>
  • Steele, C. M., et Aronson, J. 1995, “Stereotype threat and the intellectual test performance of African Americans”,Journal of Personality and Social Psychology, vol. 69, pp. 797-811.
  • Thinus-Blanc C., 2011, Genre et Sciences : l’impact des stéréotypes, p.5. Disponible en ligne <http://www.cnrs.fr/mpdf/IMG/pdf/catherine_thinus_blanc_7_juin_2011.pdf>
  • Zhu L. (L.), Victoria L. Brescoll V. L., Newman G. E., Uhlmann E. L., 2015, Macho Nachos: The Implicit Effects of Gendered Food Packaging on Preferences for Healthy and Unhealthy Foods, Social Psychology (2015), 46, pp. 182-196.

 

2 réflexions sur “Non, les inégalités femmes / hommes ne sont pas naturelles

  1. Bonjour, je suis très contente de découvrir votre blog (merci au blog Tout est politique !) qui va nourrir pas mal de réflexions chez moi je pense. Le thème des différences éventuelles hommes femmes sur le plan cognitif est très délicat je pense, plus complexe qu’il n’y paraît. Aujourd’hui on a de solides raisons de penser que l’influence sociale est majeure et prédomine, mais il n’est pas du tout impossible que des différences minimes existent tout de même. Si c’est le cas, c’est justement important de les connaître pour les prendre en compte notamment d’un point de vue santé, mais surtout, de toute façon, ça n’invaliderait en aucun cas les arguments féministes ! Car ce n’est évidemment pas parce qu’on serait très très très légèrement prédisposé à quelque chose qu’il faut s’en tenir là. Et dans tous les cas, on parle de différences assez marginales. Je poste rarement des sources sur le sujet par contre, car je trouve qu’on peut vite tomber dans le « cherry picking » (choisir seulement ce qui va dans notre sens) et donc dans le biais du confirmation. Dans l’idéal il faudrait regarder les revues d’études, qui recensent et synthétisent l’ensemble des études existant sur un sujet (c’est pas toujours évident à dénicher il faut bien le dire, mais c’est le plus solide qu’on puisse trouver)

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